La Métamorphose — Kafka


Introduction — Une métamorphose en cache une autre

On entre volontiers dans La Métamorphose par sa première phrase, l’une des plus célèbres de la littérature moderne : un matin, au sortir de rêves agités, le représentant de commerce Gregor Samsa se réveille changé dans son lit en une bestiole monstrueuse. La porte est commode, mais trop étroite. Car ce qui frappe, dès qu’on y regarde, c’est que l’événement fantastique est donné d’emblée, sans préparation, sans cause et sans remède : Kafka ne raconte pas une transformation, il commence après elle. Le comment et le pourquoi ne l’intéressent pas ; le récit ne cherchera jamais l’explication que le lecteur attend. Ce qui l’occupe est ailleurs : dans une chambre, une famille, une porte qu’on referme. La Métamorphose n’est pas l’histoire d’un homme qui devient insecte ; c’est l’histoire d’une famille qui se débarrasse d’un fils, racontée du point de vue du fils.

On présente souvent la nouvelle comme une allégorie de l’aliénation moderne, du travailleur réduit à sa fonction, de l’individu broyé par la famille et le bureau. La formule est juste, mais courte. Kafka ne livre pas une allégorie qui se résout : il en refuse la clé. Tout l’art du texte tient à une inversion de ton qu’on remarque tard, parce qu’elle est partout. L’impossible y est énoncé avec le calme d’un contretemps administratif : le premier souci de Gregor, métamorphosé, n’est pas son corps mais son train manqué et son emploi menacé. Et l’inverse est vrai aussi : la chose réellement monstrueuse — le soulagement lent d’une famille qui se libère d’une charge — est dite sur le même ton plat, comme un fait domestique parmi d’autres. Le monstrueux énoncé comme une banalité, la banalité qui se révèle monstrueuse : c’est le double mouvement du livre, et son piège.

Ce guide propose une carte pour y entrer. Il suit quatre mouvements. Le premier installe le monde et le moment de l’œuvre : Prague, la chambre, le travail et la dette, le débat sur l’aliénation, et la manière dont la nouvelle s’est écrite. Le deuxième examine son cœur : l’événement nu, le sens du mot par lequel Gregor est nommé, et l’épreuve de la parole perdue. Le troisième suit la lente expulsion et les voix qui l’entourent — la sœur, le père, les locataires, la mort. Le dernier mesure la portée, les limites et la postérité du texte, jusqu’aux choix de traduction. Le fil qui traverse l’ensemble est cette inversion du titre : le mot métamorphose désigne Gregor, mais la vraie métamorphose, lente et silencieuse, est celle de la famille — et elle s’épanouit, à la dernière page, dans le corps d’une jeune fille au soleil.


Mouvement I — Le monde et le moment de l’œuvre

1. Prague, la chambre et les trois portes

Le premier geste du récit est spatial, et il est un enfermement. Gregor se réveille dans sa chambre, couché sur son dos cuirassé, et la première chose qu’il fait n’est pas de crier mais d’essayer de se lever pour ne pas rater son train. Or cette chambre, on s’aperçoit vite qu’elle a trois portes — une vers le séjour, une vers la chambre des parents, une vers celle de la sœur —, et que toute l’action du livre va se jouer dans ce huis clos d’un appartement bourgeois, autour de ces seuils qu’on ouvre, qu’on referme, qu’on verrouille. Nabokov, qui fut aussi entomologiste et lecteur minutieux, s’amusait à reconstituer le plan de l’appartement d’après le ballet des portes ; le détail est révélateur, car cet espace clos n’est pas un décor, c’est une mécanique. La chambre est d’abord le refuge de Gregor, puis sa prison, puis son dépotoir, puis son tombeau.

Le cadre plus large compte aussi, sans qu’il soit jamais nommé. Kafka écrit à Prague, capitale d’un royaume de Bohême intégré à l’Empire austro-hongrois, et il appartient à la minorité juive germanophone d’une ville à majorité tchèque — un écrivain qui choisit l’allemand, langue de l’administration et de la promotion sociale, dans un milieu pris entre deux nationalismes. On a fait de cette position d’entre-deux une clé de son œuvre, et l’on y reviendra ; pour l’instant, il suffit de noter que l’appartement des Samsa est un intérieur sans dehors. La rue n’existe presque pas, la ville non plus. Le monde s’est rétréci aux dimensions d’un logement où l’on entend tout à travers les cloisons, où la honte se mesure à la distance d’une porte. Gregor circule dans cet espace réduit comme un intrus dans ce qui fut sa maison, et sa réclusion progressive n’est pas seulement une conséquence de sa forme : elle dit un régime d’existence où le lien familial est aussi une surveillance, et l’amour, une comptabilité.

2. Le travail, la dette : la nouvelle n’est pas une fable abstraite

On ferait un contresens en réduisant La Métamorphose à une parabole désincarnée sur la condition humaine. Le texte est saturé d’économie concrète. Gregor est représentant de commerce — Handlungsreisender —, c’est-à-dire l’homme des trains de cinq heures, des chambres d’hôtel, des échantillons et des clients ; et il l’est par nécessité, parce que l’affaire paternelle a fait faillite des années plus tôt et qu’il a pris sur ses épaules de rembourser la dette du père tout en faisant vivre les siens. Sa métamorphose est d’abord une catastrophe budgétaire. Avant même que la famille ne s’effraie de son corps, c’est le fondé de pouvoir de son entreprise qui surgit dès le matin pour s’enquérir de son retard, soupçonner sa loyauté, le menacer à mots couverts de renvoi : la première créance qui frappe à la porte de Gregor n’est pas affective, elle est patronale.

Cet ancrage matériel n’est pas un arrière-plan ; il est le ressort de tout. La force qui a fait de Gregor le soutien de la maison est la même qui rend sa chute si rapide : il n’était aimé, on le comprend peu à peu, qu’autant qu’il rapportait. Le drame ne vient pas seulement de ce qu’il est devenu une bête, mais de ce qu’il a cessé d’être utile. Kafka, qui connaissait de l’intérieur le monde des assurances et des accidents du travail — il fut, et avec compétence, employé de l’Office d’assurance des accidents ouvriers du royaume de Bohême —, savait ce que vaut un corps qui ne produit plus. C’est pourquoi la lecture marxiste a trouvé là un terrain si naturel : on y a lu, depuis le critique Walter Sokel jusqu’à bien d’autres, l’allégorie d’un travailleur aliéné, réduit à sa valeur d’usage, et jeté comme un rebut dès que cette valeur s’épuise. La lecture est solide, à condition de ne pas la refermer trop vite : la pitié et la honte qui circulent dans l’appartement débordent le calcul, et le livre tient ensemble, sans les concilier, la froideur du compte et la chaleur intermittente du lien.

3. Le moment intellectuel : l’aliénation, l’animal, et le mot qui salit

Pour situer la nouvelle dans son moment, il faut entendre non une doctrine précise mais un climat. Les années 1910 sont celles d’une modernité industrielle et bureaucratique où l’idée d’aliénation, héritée de Marx, flotte dans l’air : l’homme moderne séparé du produit de son travail, de ses semblables, de lui-même. Gregor pense encore comme un employé alors qu’il a déjà un corps d’insecte ; cette inertie de la conscience laborieuse, ce réflexe de culpabilité devant le train manqué, est peut-être la satire la plus glaçante du livre. À ce fond s’ajoute la vogue expressionniste, le goût d’une époque pour les corps déformés et les cris étouffés, et l’effondrement prochain de l’ordre habsbourgeois, que la guerre de 1914 viendra parachever pendant la longue gestation éditoriale de la nouvelle.

Un autre fil, plus délicat, mérite d’être tiré avec prudence. Le mot par lequel Gregor est désigné, Ungeziefer, appartient au vocabulaire de la vermine, du nuisible, de l’animal sale ; et c’est un vocabulaire que l’histoire du XXᵉ siècle chargera d’un poids sinistre, lorsque les régimes de l’extermination désigneront des êtres humains comme de la vermine à éliminer. Plusieurs lecteurs, notant que les trois sœurs de Kafka périront dans les camps, ont été tentés d’y voir une prémonition. Il faut résister à ce raccourci : Kafka n’annonce rien, il ne prophétise pas, et lire 1912 à la lumière de 1942 revient à effacer ce que le texte a de précisément situé. Ce qu’on peut dire, plus sobrement, est que la nouvelle saisit avec une exactitude inquiétante un mécanisme — la transformation d’un proche en chose immonde, en problème d’hygiène domestique — dont le siècle donnera des versions politiques. Le texte n’est pas une prédiction ; c’est une radiographie d’un geste humain que d’autres sauront, plus tard, industrialiser.

4. Genèse et forme : comment la nouvelle a trouvé sa voix

L’histoire de l’écriture éclaire la réussite. La Métamorphose naît dans un automne décisif. À l’été 1912, Kafka rencontre chez son ami Max Brod une jeune femme de Berlin, Felice Bauer, et commence avec elle une correspondance fiévreuse. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, d’un seul jet, il écrit Le Verdict, où un père condamne son fils à la mort par noyade — récit qu’il dédiera à Felice et qu’il tiendra pour l’un des seuls dont il fût fier. Puis, entre le 17 novembre et le 7 décembre 1912, dans une suite de nuits d’insomnie, il écrit La Métamorphose. L’idée lui vient un dimanche matin, au lit, dans la maison de ses parents, tandis qu’il attend une lettre de Felice qui tarde. Les trois textes de cette saison — Le Verdict, La Métamorphose, et Le Soutier, premier chapitre du roman inachevé Le Disparu — forment une constellation : partout un fils, un père écrasant, une sentence.

La publication, elle, fut lente. Mécontent de sa fin, Kafka décline d’abord l’offre de l’éditeur Kurt Wolff en 1913 ; la nouvelle ne paraîtra qu’en octobre 1915 dans la revue expressionniste Die weißen Blätter, dirigée par René Schickele, puis en volume en décembre de la même année, dans la collection « Le Jugement dernier » chez Wolff. C’est de ces années que date l’invention formelle du livre. Kafka choisit une troisième personne au plus près de la conscience de Gregor — ce qu’on nommera discours indirect libre —, qui ne surplombe jamais le héros mais épouse ses pensées, ses calculs domestiques, ses dénégations. Le lecteur n’observe pas Gregor de l’extérieur : il est enfermé dans sa tête, et c’est de là que vient l’étrange complicité du récit, où l’on partage non l’effroi devant le monstre, mais le point de vue du monstre lui-même. À cette focalisation répond un ton délibérément neutre, presque notarial, qui rapporte l’inouï dans la langue du fait divers ; le contraste entre l’événement extraordinaire et les mots ordinaires qui le disent est, plus qu’un procédé, la signature de l’œuvre. Un dernier geste dit tout. Lorsqu’il s’agit d’illustrer la couverture, Kafka écrit à son éditeur pour exiger qu’on ne dessine surtout pas l’insecte : la bête, prévient-il, ne peut pas être représentée, ni même montrée de loin. Le cœur du livre est ce refus de l’image — une chose qui se nomme et ne se voit pas.


Mouvement II — L’événement nu et le mot qui le porte

5. Une transformation sans pourquoi

La singularité de La Métamorphose tient à ce qu’elle congédie d’entrée la question que tout autre récit poserait : pourquoi ? Aucune faute n’est punie, aucun pacte n’est rompu, aucun dieu n’intervient. Gregor ne s’est pas métamorphosé pour avoir péché ; il s’est métamorphosé, voilà tout, et le texte traite ce fait avec le sérieux indifférent qu’on accorde à une grippe. Cette absence de cause est un choix, et un choix radical. Les Métamorphoses d’Ovide, dont le titre allemand garde l’écho, racontaient des transformations chargées de sens, châtiments ou métaphores des dieux ; Kafka écrit l’exact contraire — une métamorphose sans transcendance, sans morale, sans au-delà, qui ne transforme un homme qu’en déchet.

De là vient la résistance du texte à toute lecture qui voudrait le refermer sur un sens unique. Si l’insecte « voulait dire » quelque chose de précis — le travailleur, le malade, le Juif, le célibataire, le fils coupable —, le récit serait une charade, et il s’éteindrait une fois la solution trouvée. Or il ne s’éteint pas. Les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans leur essai sur Kafka, ont fait de ce refus le principe même de sa poétique : chez Kafka, soutiennent-ils, l’animal n’est pas une métaphore, et il faut cesser de chercher derrière la bête un symbole caché ; l’insecte est un « devenir » réel, une ligne de fuite, non un code à déchiffrer. On peut ne pas suivre toute leur théorie ; elle a le mérite de nommer ce que chaque lecteur éprouve — que le sens, ici, n’est pas dissimulé sous la lettre, mais qu’il affleure et se dérobe en même temps. L’événement reste nu. C’est cette nudité qui inquiète.

6. Ungeziefer : le mot par lequel tout arrive

Le mot allemand mérite qu’on s’y arrête, car il porte le livre mieux qu’aucune glose. Kafka n’emploie qu’une seule fois, dans la première phrase, le terme qui nomme la chose : ungeheueres Ungeziefer. Les deux mots sont, en allemand, des négations préfixées du un- privatif. Ungeheuer, comme adjectif, dit l’énorme et le monstrueux ; Ungeziefer dérive du moyen-haut-allemand ungezibere, lui-même négation d’un vieux mot, zebar, qui désignait l’animal du sacrifice. Un Ungeziefer, littéralement, est donc un animal impur, impropre au sacrifice — une bête si basse qu’on ne peut même pas l’offrir. La langue elle-même refuse de fixer l’espèce : ni cancrelat, ni scarabée, ni cafard ne sont prononcés. Kafka maintient le flou, et ce flou est le sens.

L’étymologie ouvre une perspective vertigineuse. Si l’Ungeziefer est ce qui ne peut pas être sacrifié, alors Gregor, qui passe le livre entier à se sacrifier pour les siens, accomplit un sacrifice qui ne compte pas — une oblation refusée d’avance, un don que personne ne reçoit. Le fils qui s’est offert tout entier à la dette du père et au confort de la sœur découvre que son offrande n’a pas de valeur sacrificielle : elle est seulement de la vermine à balayer. Plusieurs commentateurs, relevant la consonance du terme avec le yiddish sheketz — l’animal impur de l’interdit biblique —, y ont entendu une résonance juive ; d’autres y voient surtout le mot du dégoût domestique, celui qu’on emploie pour les nuisibles d’une cuisine. Les deux lectures ne s’excluent pas. Reste ce point, sur lequel tout converge : la chose qui ne peut pas être dessinée, on l’a vu, est aussi la chose qui ne peut pas être sacrifiée. Le secret du livre est dans ce double refus — d’image et de rachat. Quant à Nabokov, en entomologiste, il tranchait là où Kafka brouille : Gregor, affirmait-il dans ses cours, est un scarabée, un coléoptère muni sous sa carapace d’ailes qu’il ne découvre jamais et dont il ne se sert pas — image bouleversante d’une liberté possédée et ignorée. Le texte, lui, ne dit rien de si précis, et c’est encore une fois dans ce silence que loge sa puissance.

7. L’épreuve : la parole perdue

L’événement décisif, après la transformation, n’est pas physique mais langagier. Gregor comprend tout ce qu’on lui dit ; mais quand il parle, sa voix sort déformée, sifflante, et nul ne le comprend plus. Il reste une conscience intacte enfermée dans un corps qui ne sait plus communiquer — et c’est là, bien plus que dans l’apparition des pattes ou de la cuirasse, que se joue le basculement. Tant qu’il pouvait répondre, Gregor demeurait un interlocuteur. Privé de parole, il devient un objet dont on parle à la troisième personne, en sa présence, comme s’il était absent. La première sortie de la chambre, à la fin de la première partie, met cette épreuve en scène avec une cruauté tranquille : Gregor s’avance pour s’expliquer, pour rassurer le fondé de pouvoir, pour sauver son emploi ; il croit encore tenir un discours raisonnable. Mais ce qu’il offre aux autres, c’est l’horreur de sa forme, et le fondé de pouvoir s’enfuit, et le père le repousse à coups de canne et de journal plié jusqu’à le faire saigner contre le chambranle.

Cette scène fixe le malentendu qui ne cessera plus. Gregor pense en fils dévoué, en employé consciencieux, en frère aimant ; il essaie de se conduire, sous sa carapace, comme l’homme qu’il croit rester. Mais sa bonne volonté n’atteint personne, parce qu’elle n’a plus de langue. La tragédie de La Métamorphose n’est pas qu’un homme devienne bête, c’est qu’il reste un homme à l’intérieur d’une bête que personne ne peut plus reconnaître pour tel. Le monstrueux, ici encore, est dit calmement — un fils qu’on saigne et qu’on enferme — et c’est ce calme qui révèle le monstrueux.


Mouvement III — La lente expulsion et les voix

8. Les courbes inverses : la famille qui revit

À partir de la réclusion de Gregor, le livre installe une dynamique d’une implacable symétrie : à mesure qu’il décline, la famille se relève. Le père, qu’on disait vieux et affaibli, reprend du service, revêt un uniforme à boutons dorés de garçon de banque qu’il finit par ne plus quitter, même pour dormir ; la mère se met à coudre pour un magasin ; la sœur, Grete, prend un emploi de vendeuse. La maisonnée, que Gregor croyait porter à bout de bras, se révèle parfaitement capable de subvenir à ses besoins sans lui — découverte qui le blesse plus que la faim. C’est ici que la lecture marxiste trouve sa pointe la plus juste : tant que Gregor produisait, sa valeur masquait l’égoïsme du système ; dès qu’il ne produit plus, le système se réorganise autour de son absence, et son corps inutile devient un coût, une gêne, un encombrement qu’on relègue.

La chambre suit cette pente. D’abord vidée de ses meubles pour qu’il puisse ramper plus librement — initiative ambiguë de Grete, qui croit l’aider et le dépouille —, elle se transforme peu à peu en débarras où l’on entasse ce dont la maison ne veut plus. Gregor, qui avait protesté pour sauver un seul objet, un cadre où s’étale la photographie d’une femme en fourrures, finit couvert de poussière et de détritus. Le mouvement du livre est celui d’une mise au rebut graduelle, où chaque geste « pratique » resserre l’exclusion. Personne n’est ouvertement cruel ; chacun fait ce qu’il faut. C’est l’ordinaire, ici, qui accomplit le pire.

9. Grete, ou la métamorphose véritable

Si une voix porte le livre, c’est celle de la sœur. Grete est, au début, la seule à s’occuper de Gregor : elle lui apporte à manger, observe ses goûts, retire ce qu’il dédaigne, devine ce qui lui convient ; elle parle même de lui, un temps, comme d’un être encore aimé. On serait tenté d’en faire l’ange du récit. Mais Kafka suit, avec une précision sans pitié, la dérive de ce dévouement vers la lassitude, puis vers le dégoût, puis vers le verdict. C’est elle, à la fin, qui prononce la sentence : la chose, dit-elle, ne peut plus être appelée Gregor, et il faut s’en débarrasser, sans quoi la famille périra. Le frère qui rêvait, dans un moment de tendresse, de l’envoyer au conservatoire entend sa sœur le renier ; et il ne se révolte pas — il acquiesce, plus fermement qu’elle.

Le pivot du récit est la scène du violon. Un soir, Grete joue pour les locataires ; Gregor, attiré par la musique, sort de sa chambre et se demande, dans l’une des phrases les plus déchirantes du livre, s’il est vraiment une bête, puisque la musique l’émeut à ce point. Cet instant où l’humanité de Gregor remonte à la surface est précisément celui qui précipite sa condamnation, car c’est là qu’on le découvre, qu’on s’effraie, qu’on décide. Et c’est ici que se révèle le sens caché du titre. La métamorphose la plus profonde du livre n’est pas celle de Gregor, donnée d’avance et figée ; c’est celle de Grete, qui passe, sous nos yeux et au fil des pages, de l’enfant attentive à la jeune femme qui tranche. Le récit la suit comme il suivait son frère, et c’est sur elle qu’il se referme.

10. Le père et la pomme : l’autorité qui se relève

Le père mérite sa propre lumière, car il incarne l’autre versant de cette symétrie. Diminué au début, il retrouve avec la déchéance de son fils une vigueur, une stature, une violence. La scène la plus dure du livre est la sienne : exaspéré de voir Gregor sorti de sa chambre, il le bombarde de pommes, et l’une d’elles s’enfonce dans le dos de l’insecte, s’y incruste, et y pourrit lentement — blessure qui ne guérira pas et précipitera la mort. La pomme fichée dans la chair a quelque chose d’un fruit défendu retourné en arme, et l’on n’a pas manqué d’y lire la marque d’une faute obscure. Mais le fait premier est plus simple et plus terrible : un père blesse son fils, et la maison continue de tourner.

C’est sur ce nœud que s’est greffée la lecture psychanalytique, et il faut reconnaître qu’elle a de quoi se nourrir. La Métamorphose prolonge Le Verdict, écrit deux mois plus tôt, où un père condamne son fils ; et Kafka rédigera en 1919 une longue Lettre au père, jamais remise à son destinataire, où il analyse la terreur que lui inspirait Hermann Kafka, négociant autoritaire et tonitruant face auquel le fils se vivait petit, faible, coupable. De là à voir dans la nouvelle la mise en scène d’un conflit œdipien, le pas a souvent été franchi. La lecture est légitime, à condition de ne pas tout y dissoudre : réduire l’insecte à un symptôme biographique, c’est refaire l’erreur que Deleuze, Guattari, Nabokov dénonçaient — chercher derrière le texte un secret qui le dispenserait d’être lu. Le père de la nouvelle n’est pas seulement Hermann Kafka ; il est la figure de toute autorité domestique qui se nourrit de la chute d’un proche.

11. Les locataires, le double, et la femme de ménage

Autour de ce trio, Kafka dispose des figures qui font office de contre-épreuves. Les trois locataires que la famille héberge par nécessité d’argent forment une sorte de tribunal anonyme et tatillon : maniaques de l’ordre, prompts à s’offusquer, ils incarnent le regard social, la respectabilité qui juge et qui menace. C’est leur découverte de Gregor, lors de la scène du violon, qui déclenche le dénouement ; et leur indignation théâtrale — ils donnent congé sur-le-champ, parlent de poursuites — dit assez combien le monde du dehors, réduit à ces trois messieurs, ne tolère pas l’écart.

À l’opposé, la femme de ménage offre un contre-modèle saisissant. Vieille, robuste, dépourvue d’effroi, elle est la seule à n’avoir pas peur ; elle apostrophe Gregor en l’appelant familièrement « vieux bousier », et c’est elle qui, à la fin, balaiera sans façon le cadavre desséché. Son indifférence brutale est, paradoxalement, la seule attitude qui ne fasse pas de Gregor un drame : elle le traite comme un fait, ni monstre ni martyr. Entre la terreur des uns et le calcul des autres, sa rudesse a presque la valeur d’une vérité. Quant au lien entre La Métamorphose et Le Verdict, il fonctionne comme un jeu de doubles à l’échelle de l’œuvre : deux fils nommés presque pareil, Georg et Gregor, deux sentences paternelles, deux morts consenties. Dans Le Verdict, le fils court se jeter d’un pont ; dans La Métamorphose, il se laisse mourir de faim et de chagrin. La condamnation est la même ; seule change sa lenteur.

12. La mort, la fenêtre ouverte, le corps au soleil

Il faut lire le dénouement avec justesse, sans y projeter une morale que le livre se garde de donner. Après le reniement de Grete, Gregor regagne sa chambre et meurt avant l’aube, seul, pensant aux siens, dit le texte, avec tendresse et amour, et convaincu qu’il doit disparaître. Sa dernière pensée n’est pas une révolte mais un acquiescement : il consent à son effacement comme à un service rendu. Le sacrifice impossible s’accomplit enfin — et il ne sauve personne, ne rachète rien ; il soulage seulement. Au matin, la femme de ménage trouve le corps réduit, sec, et l’emporte sans cérémonie.

C’est alors que se produit le geste formel le plus audacieux du livre. Pour la première fois, le récit quitte la tête de Gregor — il n’a plus de tête à habiter — et suit la famille. Les Samsa, soulagés, congédient les locataires, s’accordent une journée de repos, prennent le tramway vers la campagne. Le soleil de printemps entre dans le wagon. Les parents remarquent soudain que Grete, malgré les épreuves, a grandi, embelli, qu’elle est devenue une belle jeune fille ; ils songent qu’il sera bientôt temps de lui trouver un mari. Et la nouvelle s’achève sur le corps de Grete qui s’étire, plein de vie, comme une promesse. L’image est d’une ambiguïté calculée. On peut la lire comme la victoire écœurante des vivants sur le mort, le confort retrouvé d’une famille qui a su éliminer son point faible ; on peut aussi y entendre, plus simplement, l’obstination de la vie à recommencer. Kafka ne tranche pas. La vraie métamorphose était bien celle-là, lente et muette, qui s’achève dans ce corps de jeune fille au soleil ; le récit l’avait nommée dès son titre, et il aura fallu la mort de Gregor pour qu’on la voie.


Mouvement IV — Portée, limites, postérité

13. Pourquoi la nouvelle reste inquiétante

La Métamorphose dérange parce qu’elle prive le lecteur de toute prise rassurante. Pas de cause à incriminer, pas de leçon à emporter, pas de méchant à désigner : seulement un homme qui devient une chose, et une famille qui s’en accommode. Le texte se maintient moderne — non parce qu’il « annoncerait » l’absurde existentialiste ou le cauchemar bureaucratique du Procès, mais parce qu’il a compris une chose simple et inavouable : qu’on peut cesser d’être aimé en cessant d’être utile, et que les nôtres peuvent nous traiter en problème sans cesser de se croire bons. Il a su, surtout, énoncer l’inouï dans la langue du quotidien, et c’est cette platitude du ton qui fait le frisson. Là est le sens du mot kafkaïen, passé dans la langue commune au point de s’user : non pas le bizarre pour le bizarre, mais l’absurde administré avec sérieux, l’horreur traitée comme une formalité.

Le livre apprend à voir trois choses ensemble, sans les hiérarchiser. La fragilité du lien, d’abord : il tient à des conditions — la santé, l’utilité, la ressemblance — dont on ne mesure le poids qu’en les perdant. La puissance du regard, ensuite : c’est d’être vu comme un monstre que Gregor devient un monstre, et la honte fait ici plus de ravages que la métamorphose. La résistance du sens, enfin : le texte refuse de se laisser réduire, et c’est ce refus, plus qu’aucune thèse, qui le garde vivant.

14. Limites et tensions de l’œuvre

Les limites de la nouvelle tiennent à ses forces mêmes. La passivité de Gregor, qui encaisse sans jamais se révolter et finit par approuver sa propre mort, peut donner au récit une tonalité de plainte, presque de complaisance dans le martyre ; les présentations éditoriales elles-mêmes ont parfois parlé d’un « châtiment imaginaire » que Kafka s’infligeait, et l’on peut trouver à cette victimisation continue quelque chose d’étouffant. La place des femmes prête aussi à discussion : la mère est une figure de faiblesse défaillante, et Grete passe du dévouement à la dureté sans qu’on explore vraiment son propre coût — ce que des lectures féministes ont relevé, en interrogeant la facilité avec laquelle le récit fait porter aux femmes tantôt le soin, tantôt la sentence. Enfin, le refus de toute explication, qui fait la grandeur du texte, peut se retourner en reproche : certains y voient moins une profondeur qu’une dérobade, une énigme qui se dispense de répondre.

Ces objections, les défenseurs de l’œuvre les retournent une à une. La passivité de Gregor n’est pas mollesse mais vérité d’un caractère façonné par le devoir, et c’est elle qui rend le livre intolérable au bon sens. Le traitement des femmes n’est pas une faiblesse mais un constat : c’est bien souvent sur elles que retombe, dans une famille, le travail du soin et le sale travail du verdict. Quant au refus d’expliquer, il n’est pas une lacune, c’est le sujet : La Métamorphose est l’histoire d’un monde où les choses arrivent sans raison et où il faut pourtant vivre avec. Demander à la nouvelle de justifier la métamorphose, ce serait lui demander de cesser d’être elle-même. À chacun de juger si le silence du texte est une profondeur ou une esquive ; il est sans doute, comme souvent chez Kafka, les deux à la fois.

15. Postérité

La nouvelle a marqué le siècle bien au-delà de la littérature. Kafka, mort en 1924 de la tuberculose, n’avait connu de son vivant qu’une notoriété restreinte ; c’est son ami Max Brod qui, contre la volonté du défunt — lequel souhaitait voir brûler ses manuscrits —, publia et imposa l’œuvre. La Métamorphose en devint l’un des textes phares. Camus en fit l’un de ses exemples dans l’essai sur l’absurde qu’il ajouta au Mythe de Sisyphe. L’existentialisme y reconnut un ancêtre ; Nabokov lui consacra un cours célèbre où il en défendait la précision contre les lectures symbolisantes ; Adorno y vit le modèle d’un art qui résiste à l’interprétation par sa littéralité même ; Deleuze et Guattari en firent la pierre de touche de leur théorie d’une « littérature mineure », celle d’un écrivain juif de Prague écrivant dans un allemand déterritorialisé. Aucune de ces lectures — marxiste, psychanalytique, existentialiste, juive, théologique — n’épuise un texte qui, par construction, leur survit à toutes.

La réception française fut tardive mais décisive, et elle se confond avec une histoire de traduction. C’est un tout jeune homme, Alexandre Vialatte, qui révéla Kafka aux Français en traduisant La Métamorphose, parue en trois livraisons dans La Nouvelle Revue française de janvier à mars 1928, quatre ans après la mort de l’auteur, puis en volume chez Gallimard en 1938. Vialatte travaillait sur les éditions remaniées de Max Brod et n’était pas germaniste de formation ; sa version, longtemps la seule, fut admirée pour son élan littéraire autant que critiquée pour ses libertés — il nommait le héros « Grégoire Samsa » et rendait l’Ungeziefer par « vermine ». Les traducteurs suivants ont rouvert le débat dès la première phrase : Claude David, qui établit le texte pour la Pléiade, choisit « cancrelat » ; Bernard Lortholary, chez GF-Flammarion en 1988, opta pour « monstrueux insecte » ; Jean-Pierre Lefebvre, en 2018, pour « énorme bestiole » ; d’autres encore, comme Robert Kahn, ont tenté de restituer au plus près l’âpreté de la langue de Kafka. Choisir son édition, c’est donc déjà choisir son insecte — et, à travers lui, une certaine idée de ce que la nouvelle refuse de dire. Le lecteur d’aujourd’hui gagne à le savoir : devant ce mot que Kafka voulait sans image, chaque traducteur a dû, à sa manière, dessiner la bête qu’on lui demandait de ne pas montrer.


Conclusion — Le mot qui change ce qu’il nomme

À la fin, Gregor n’est pas puni : il est effacé. Et le livre qui porte son nom de métamorphose ne raconte pas, au fond, la sienne — donnée d’avance, immobile, irréparable — mais celle, lente et silencieuse, de tous ceux qui l’entourent, et qui culmine dans le corps d’une jeune fille s’étirant au soleil de printemps. Le titre désignait le fils ; il parlait de la famille. C’est peut-être la vraie ruse du texte : nous tendre une métamorphose spectaculaire pour mieux nous cacher, sous nos yeux, celle qui compte.

Le mouvement du livre va du fils qui porte la maison vers la maison qui se délivre du fils, et il l’accomplit sans hausser le ton, en énonçant le monstrueux comme une banalité et la banalité comme un fait. La Métamorphose demeure une grande œuvre non parce qu’elle expliquerait l’absurde, mais parce qu’elle le rend habitable le temps d’un récit : elle montre comment un être cesse d’être reconnu des siens, comment la pitié s’use, comment l’amour se change en comptabilité — et elle laisse au lecteur, devant cette bête qu’on ne peut ni dessiner ni sacrifier, le soin de décider ce qu’il a vu.


Sources et repères